|
Le 23.8.1997 Mesdames et Messieurs, Je voudrais tout d'abord exprimer ma profonde gratitude au recteur de l'Université de Genève et à M. Philippe Jaffé pour leur invitation a participer à ce colloque sur la mise en oeuvre de la convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant. Bien que je sois profondément désolé de ne pouvoir être physiquement avec vous, c’est un plaisir et un honneur pour moi de participer même de cette façon à votre débat. L'acharnement que met le pouvoir tunisien à m'interdire de voyager depuis des années,de soigner des enfants malades, de publier mes livres même à l'étranger, de parler, d'avoir un simple téléphone, la peur qu’un tel acharnement suscite dans mon entourage;m'ont confiné dans un isolement quasi-total, dont je n'arrive à sortir par intermittence, que grâce à de telles invitations. Aussi celle de la faculté de psychologie et des sciences de l’éducation de l’université de Genève a parler devant vous a-t-elle pour moi la valeur d'une bouffée d'oxygène pour un homme ligoté et bâillonné . Cette situation,d’autant plus aberrante qu’elle est infligée à un militant des droits de l’homme par un pouvoir qui ne cesse de se prévaloir des valeurs de la Démocratie, est malheureusement fort courante dans beaucoup de pays du Sud . De par leurs objectifs’’ les droits de l’homme ‘’s’opposent à l’injustice et à la violence du pouvoir quelque soit le masque dont il s’affuble . Ils sont l’expression moderne de ce rêve récurrent que rien n’a jamais pu briser : politiser la morale , moraliser le politique. On comprend aisément pourquoi et en quoi ils gardent, surtout de ce coté ci de la Méditerranée, un aspect subversif pour les pouvoirs en place et un côté dangereux pour les hommes et les femmes qui ont accepté de tout leur sacrifier. C’est pour moi un privilège de faire partie d’eux,et un honneur de lutter pour les objectifs et les ideaux qui donnent sa raison d’être à ce colloque. Ma contribution est cette réflexion qui je l’espère, participera peu ou prou à l’approfondissement de vos débats. L’application de la convention des droits de l’enfant : le contexte et les aléas * La mise en oeuvre de la convention est beaucoup plus qu’une question technique.Aussi l’objectif de cette intervention est-il de brosser à larges traits le contexte dans lequel elle fonctionne . Seule une approche globale de ses enjeux clairs ou mal définis, nous permettra d’évaluer correctement ses chances de réussite . On me permettra de faire remarquer qu’il ne s’agit pas là d’un travail de théorisation à priori, mais d’une tentative de rassembler les éléments d’un puzzle entr’aperçu pièce par pièce pendant de nombreuses années de travail sur le terrain.Pour être tout à fait honnête,j’ajouterai que cette approche globale du problème a été construite aussi, voire surtout pour gérer l’impatience, le découragement, les trop nombreux échecs , pour se garder de toute illusion sans jamais perdre l’espoir. * Dans moins de neuf cents jours, nous allons être ensevelis sous une avalanche de discours, et d'écrits sur le siècle que nous laissons derrière nous. Chacun ira de sa formule lapidaire, de son jugement définitif, de sa vision globale. Bien sûr le siècle est bien trop riche pour se prêter à de telles simplifications et chacun n'y verra ce qu'il capable, ou intéressé d'y voir. Il se trouve aussi , que dans quelques mois, plus exactement le10 Décembre 1998, nous fêterons le demi siècle de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Le bilan qui sera dressé à l’occasion, risque de ne plaire à personne, aux uns par l’ampleur des protestations,aux autres par l'ampleur des violations. La proximité des deux événements nous obligeront à réflechir sur le sens et l’importance du phénomène droits de l’homme, si caractéristique de ce siècle. Nous mesurons mal la portée, le sens, et l' importance de ce phénomène. Or le processus est unique dans l'histoire et ce de par tous ses aspects. Il est unique par la nature même de celui qui énonce la Loi. le législateur universel n'est plus comme dans les anciens scénarios, une force conquérante, ou une puissance divine externe à l'humanité. Il est pour la première fois, le porte parole d'un consensus négocié entre les civilisations , les idéologies,et les cultures de la planète. ........................................... Moncef Marzouki, Professeur de médecine communautaire à la faculté Ibn El Jazzar , Sousse. Ex président de la ligue tunisienne des droits de l’homme. Président ACHR.
Il est l'expression d'une volonté commune émergeant de l’intérieur même de cette humanité. Il est à la fois rationnel , humain , mais aussi quasi sacré. Le phénomène est unique par l'ampleur de l'objectif. Les nouvelles règles opèrent a tous les niveaux de préoccupations des hommes : droits et devoirs des personnes et des peuples, statut des personnes, des groupes et des communautés, circulation des biens, des idées et des hommes. La convention n’est que le dernier beau fruit né d'un arbre qui continue a pousser (1). Son tronc est la Déclaration Universelle des droits de l'homme. Ses racines sont la charte de nations unies. Ses grosses branches sont les deux pactes internationaux de 1966, celui relatif aux droits civils et politiques et celui relatif aux droits économiques , sociaux et culturels . Ses feuilles, fruits sont les dizaines de textes réglementant le statut de réfugié (1951), des apatrides(1954),des détenus(1955), prohibant l’esclavage, (1956), la discrimination raciale (1963 ), la discrimination contre la femme (1967), la discrimination fondée sur la religion ou la conviction,la torture (1975 et 1984)), reconnaissant le droit des peuples à l’indépendance (1960), à la paix (1984), au développement (1986) etc... etc... La convention s'inscrit donc dans le foisonnement de ce nouvel arbre de vie unique a tous égards dans l’histoire de l’humanité. Le phénomène "droits de l’homme" est aussi unique par le fait que la nouvelle table des lois ne s'adresse plus à une tribu ou un peuple mais à toute l’espèce humaine . l'humanité n'est pas considérée comme un magma indistinct d'individus interchangeables, mais comme un système de solidarité, ou toute l’espèce est présente d'une façon identique à la fois dans sa totalité , dans ses sous systèmes comme dans e sa partie constitutive à savoir la personne humaine . Il s'agit d'une vision émergente totalement nouvelle et révolutionnaire, venant à point nommé pour nous sortir des délires collectifs qui ont été notre lot pendant la plus grande partie de l'histoire . Le phénomène est surtout unique par l’accord tant explicite qu’implicite qu’il a scellé entre toutes les cultures autour de la plus dangereuse pomme de discorde : qu’est ce qu’un homme ? N’oublions pas que les droits de l’enfant font partie des droits de l’homme ou plus exactement qu’ils sont les droits de l’homme . En écrivant cette lapalissade, j’ai brusquement le souvenir d’un croquis paru dans la presse algérienne, il y a quelques années où l’on voit un mâle à l’aspect peu amène traîner sa femme par les cheveux jusqu’à la porte de la ligue algérienne des droits de l'homme, et lui montrer l’écriteau plein de morgue et de satisfaction. - là,c’est écrit noir sur blanc, tu vois bien ..ligue- de défense- des droits- de l’homme. Nos amis quebecquois ont évacué ce vestige intéressant d’une époque et d’une mentalité en parlant de droits de la personne. Mais l’ambivalence sur laquelle joue le caricaturiste mérite qu’on s’y intéresse car la réalité qu’elle dénonce n’a pas disparu, tant s’en faut. la langue n’est pas neutre , elle a de la mémoire ou plus exactement elle est la mémoire. Elle nous rappelle que l’humanité la plus pure était censée s’incarner dans une sorte d’étalon, ou pour éviter les jeux de mots suspects, dans un réferentiel : l’adulte mâle appartenant à la race dominante, à la classe dominante, et de préférence au groupe politique dominant. C’est ainsi que " l’homme" au sens sexué a fini par représenter l’espèce par le même processus mental qui a fait de l‘Angleterre l’autre nom de la Grande Bretagne. la pensée des droits de l’homme ne reconnaît pas de standard, d’étalon, de forme pure ou privilégiée. Le WASP mâle en bonne santé peut se trouver de facto au sommet de l’échelle sociale dont la première barre est représentée par la petite réfugiée Huttu malade du Kwashiorkor. Illusoire supériorité de l’un et non moins illusoire infériorité de l’autre.L’un comme l’autre ne sont que les formes prises par l’être humain identique et égal à lui même à travers ses multiples expressions . Ainsi la femme,comme l’enfant, n’accèdent pas à leur statut d’être humain en se rapprochant du modèle implicite mais le font par leur simple existence en tant que femme ou enfant. Ce dernier n’est donc plus à considérer comme un petit homme,un homme en gestation, une forme incomplète et immature de l’homme , mais simplement comme un "homme" présentant certaines caractéristiques biologiques et psychologiques, dont nous devons tenir compte dans la gestion de ses affaires. On voit ici l’importance du retournement paradigmatique, et la profondeur des changements que nous devons nous imposer, notre esprit ayant été formaté par des visions locales, spécifiques ou l’élément structurant est la différence de l’autre et non sa similitude . * Ce n’est que tard dans le siècle prochain que l’on distinguera les véritables lignes de force et que l’on pourra se faire une idée correcte de la signification de ce phénomène ,parmi les plus marquants de ce siècle. Deux hypothèses peuvent être avancées. Dans la première tout a bien marché. Le navire pu doubler le cap sans être drossé sur les rochers par la tempête . L'humanité a pu maîtriser sa crise écologique,démographique ,économique et identitaire. Les textes de la loi universelle,seront peut être les bases juridiques et éthiques d'une nouvelle civilisation, réglant les statuts de personnes, les devoirs des états, et les divers aspects la vie commune de l’espèce. Comme tous les textes fondateurs, ils seront plus ou moins appliqués, mais seront reconnus par tous, comme les fondements de l'ordre du monde . Dans la seconde hypothèse tout a mal tourné (2). La crise écologique n'a pas plus pu être surmontée que l'explosion démographique au sud, l'implosion démographique au nord. Le libéralisme sans freins a coupé l'humanité en deux, la minorité des riches et la majorité clochardisée . La crise identitaire s'est exacerbée du fait des échecs précités en une explosion de tribalisme, nationalismes, intégrismes, mettant la planète à feu et à sang. Dans ce cas de figure, les textes apparaîtront aux quelques chercheurs, qui voudront bien s'y intéresser, comme les reliquats d'un rêve brisé, d’une utopie de plus qui s’est ensablée dans un bras asséché du fleuve de l'histoire. On peut certes imaginer entre ces deux situations extrêmes, des situations moins tranchées et plus probables . Le fait restera toujours que nous ne pouvons savoir quel est le devenir a long terme, de nouveaux textes fondateurs, et donc que nous ne savons rien de ce qui attend notre convention. Nous ne pouvons que parier, et tout faire pour gagner le pari. Certes, la mise en oeuvre de la convention ou de tout autre texte des droits de l’homme est une question de volonté et d’organisation Elle est aussi et surtout une affaire de conjoncture et peut être même de chance . * Il existe un autre aléa encore plus contraignant auquel nous devons être attentifs. le propre de tout texte fondamental ou fondateur est d'être un texte d’Annonciation , porteur d'une bonne nouvelle, mais aussi d'une mauvaise . Commençons par la bonne. La convention annonce la prise de conscience à l'échelle planétaire, du scandale qui est fait à l'enfant, et la détermination de l’homme a y mettre fin. La mauvaise nouvelle quant à elle a trait a l'ampleur du scandale . la mauvaise nouvelle au sein de la mauvaise nouvelle a trait à l'explication réeelle du dit scandale . Les violations des droits de l’homme-enfant ont des résonances émotionnelles extrêmement fortes , en tout cas beaucoup plus fortes que celles dont l’être humain est victime sous ses autres incarnations . Dans les "frères Karamazov ", Ivan tient un long discours à Aliocha sur les crimes de Dieu.Il lui décrit longuement avec rage cette affreuse scène ou l’enfant moujik terrorisé et nu, est lâché la nuit dans les fourrés et chassé à courre comme un lapin par la meute déchaînée du seigneur du coin . Ivan dit cette chose terrible que même si le christ revenait sur terre pour tout recommencer et régénérer il ne pardonnerait jamais à Dieu l’horreur du meurtre de cet enfant là, ce soir là. La souffrance de l’enfant nous frappe au coeur et nous bouleverse comme nulle autre horreur du monde . Pourtant nous savons intuitivement qu’elle n’est pas forcement plus dramatique, absurde ou injuste que celle de la femme,de l’adulte ou du vieillard. Certes, elle nous est plus inacceptable en tant qu’elle concerne ce que nous considérons comme la forme la plus fragile, la plus vulnérable et la plus précieuse de notre humanité. Mais l’explication est probablement à chercher plus en profondeur. Le siècle qui nous quitte aura été entre autres , celui de la perte des illusions eschatologiques et surtout d'une innocence longtemps entretenue par les délires idéologiques. Cette perte d'innocence ou la brutale rencontre avec ce que nous recelons en nous d'effrayant a eu lieu à deux moments forts:la découverte des camps de concentration et celle des placards à enfants martyrs. Dans les deux cas, la brutalité des images a détruit toute possibilité de fuir l'évidence, à savoir que nous recelons en nous, de terribles forces d'inhumanité. Face aux adultes rescapés des camps ou des chambres de torture , comme aux enfants rescapés des placards et des maisons closes , nous ne pouvons plus nous réfugier dans les explications de facilité. Ce serait insulter d'avantage les victimes. Nous avons tous entendu parler du projet le "Génome humain ". Imaginons un projet similaire, mais certainement beaucoup moins coûteux et appelons le avec la permission de l’Académie Française et votre indulgence le projet "Psychome" . Il s'agirait là aussi de mobiliser des chercheurs mais en anthropologie, linguistique, sociologie, psychologie, histoire, des artistes et des poètes et ce pour écrire ensemble un très gros manuel concernant les caractéristiques objectives de ce fameux homme par qui et pour qui ont été faites toutes ces déclarations solonnelles,ces conventions comminatoires et ces rêves éternellement recommencés d’un monde débarrassé de l’horreur. Les généticiens n’accèdent ni à la morphologie de la main divine qui aligne le long des chromosomes les bases puriques et pyrimidiques ni à ses intentions. Leur projet consiste "simplement " à déterminer l'alignement des codons et à repérer tous les messages signifiants appelés gènes. De la même façon nos chercheurs du ‘’psychome ‘’ne pourront prétendre avoir accès au musicien -instrument qu'est l'esprit mais simplement à sa production à savoir la partition musicale. Le problème susceptible d'un traitement scientifique n'est plus qu'est ce que l'homme, mais que croit-il, que fait-il, comment réagit-il ? En santé publique, nous appelons ce type de recherche une enquête C.A.P (connaissances , attitudes , pratiques) . Le projet "psychome" serait donc une enquête CAP, mais à l’échelle de l'espèce et sur un temps d’observation qui serait l'histoire tout entière. Feuilletons quelques pages de ce grand lexique imaginaire.On verrait défiler tout le spectre des croyances , des émotions et des pratiques humaines . On verrait défiler tout ce dont les hommes sont capables en matière de méthodes de fonctionnement: imaginaire, rationalité , technicité magie etc. Le grand bréviaire de ce dont nous sommes capables montrera la complexité, l’ambivalence, le dynamisme, et l’hétérogénéité de l’être homme. Il apparaîtra alors clairement que la bête, le diable, l'homme socratique, le pauvre type, le surhomme, l'homme malade producteur de morale et de religion ainsi que Dieu en personne ne sont que des rubriques différentes du psychome. De la même façon que chaque personne n'exprime qu'une partie du génome humain, nous n'exprimons les uns et les autres que certaines potentialités du "psychome" . Seul l’homme au sens générique exploite toutes les possibilités et il est fort probable que nous devrons garder toujours le livre grand ouvert puisque tout n’a pas tout n’a pas été exploré ou exprimé . Or une grande partie du catalogue ainsi exhumé décrirait obligatoirement la partie terrible qui est en nous. On verrait froidement alignés les comportements du viol, du meurtre, du cannibalisme , de la torture , de la cruauté, des attitudes de haine , de ressentiment , de jalousie , de délires en toutes sortes . Dostoievsky, Freud et Nietsche ont été les grands spéléologues de l'âme humaine qui ont le mieux exploré cette partie obscure et dangereuse du "psychome ". Là , plus de faux fuyants possibles. Cette partie du lexique est aussi concrète constitutive et permanente , que les comportements et les attitudes de bonté de sacrifice ou d'amour L’horreur comme le phénix, renaîtra toujours de ses cendres .Notre futur est plein de nouveaux Hitler et d'assassins au détail genre Dutrou et compagnie. Nous sommes condamnés a jamais a arracher toujours et toujours la mauvaise herbe renaissante dont les racines les plus profondes plongent là même ou naissent celles de l’amour et de l’abnégation. Hors de l'homme point d'issue.Nous sommes irrémédiablement prisonniers de nous mêmes. Ceci signifie aussi qu’il n’y a nul rivage ou aborder, nul pays de Cocagne , nulle époque dans le futur le plus reculé ou nous pourrions construire un monde qui ne connaîtrait pas la souffrance de l’enfant. Livrés pieds et points liés à notre liberté , nous devons gérer à la fois notre humanité et notre inhumanité . Si dans de nombreuses cultures, comme la mienne, le déni concernant l'existence d'abus sexuels de maltraitance, d'exploitation des enfants est encore si massif, c'est bien parce que l'image avantageuse que nous ne faisons de nous mêmes s'en trouve définitivement et irrémédiablement brisée. Pourtant dans la culture arabo-musulmane, comme cela est déjà fait dans la culture occidentale ,la partie inhumaine de notre humanité devra être bien assumée . Il ne sert jamais de courir en tournant le dos à ses peurs. Quelque soit votre vitesse, et votre habileté à vous en cacher, elles finissent tôt ou tard par vous rattraper. Le processus d’application de la nouvelle table des lois que nous avons déjà reconnu comme fort aléatoire dépendant toute aussi bien de notre volonté que de l’évolution chaotique des forces incontrôlables que nous chevau-chons, se révèle de plus intemporel . Nous ne pouvons conduire la mise en oeuvre à la façon d’un planificateur soviétique conduisant un plan quinquennal. Le cadre de notre rêve actif est à la fois l’instant et l’éternité : l’instant car tout ce qui touche à la souffrance de l’enfant est une urgence l’éternité car la lutte contre cette souffrance ne connaîtra jamais de fin si ce n’est celle de l’homme lui même. *** Ces considérations d’ordre général me paraissentt utiles surtout pour "blinder" ceux qui travaillent dans le domaine . Tous savent par expérience à quel point la souffrance de l’enfant mourant, malade, handicapé, traumatisé par un viol, etc..est insupportable au contact permanent de l’horreur permanente , le coeur se bronze rarement et souvent se brise. La détresse du flot incessant d’enfants sans enfance, surtout quand elle est muette,finit par atteindre les âmes les plus trempées. Les plus menacés sont ceux qui abordent les problèmes en croyant y apporter rapidement la. solution. On ne peut travailler avec et pour l’enfant , qu’en devenant un expert froid ou en s’installant dans cette attitude de fatalisme actif qui permet de gérer la complexité, les délais, le découragement et de supporter l’insupportable . Il nous faut maintenant arriver aux considérations d’ordre opérationnel . A priori , nous pouvons nous montrer raisonnablement satisfaits du fait que depuis 1989 , 187 pays ont ratifié la convention à ce jour et que 90 % des enfants du monde sont de ce fait théoriquement sous sa protection. Certes il s’agit là d’un pas gigantesque mais nous ne devons pas nous leurrer. Il faut savoir ici,que tous les textes du législateur universel peuvent être lus de façon négative ou dans une sorte de miroir déformant.Ainsi examinés, ils révèlent et décrivent à la perfection, la situation réelle du et du mal être général. Si l'article 5 de la déclaration universelle traite de la torture , c'est bien à cause de son extrême fréquence . La convention décrit donc de façon précise et concise les malheurs qui accablent la majorité des enfants du monde , aujourd'hui premières victimes de l'empoignade universelle et du désordre généralisé. Elle décrit aussi leurs besoins brimés , leurs vies saccagées , les rêves et les projets que nous faisons pour eux et en leurs noms. Abordons donc la question protégés par un "pessi-optimisme" à toute épreuve, puisque seule cette attitude peut nous permettre de tenir le rythme d’une course sans ligne d’arrivée. l’application de la convention se présente de façon radiclement différente selon que l’on se trouve au Sud ou au Nord. D’emblée on est frappé par un paradoxe à savoir qu’elle sera mise en oeuvre le plus aisément et le plus complètement là ou elle est la moins nécessaire , là ou la situation de l’enfant est la plus satisfaisante, c.a.d. dans les pays riches et démocratiques. La déclaration de Stockholm de Mai 1995 sur l’application en Europe de la convention, ne fait qu’exercer deslégères pressions sur des politiques déjà largement bénéfiques à l’enfant.C’est probablement dans les pays les plus avancés en matière de droits de l’homme, les pays scandinaves , que la convention a toutes ses chances.(3).C’est aussi dans un pays comme la Belgique qu’est né un véritable mouvement de mobilisation populaire contre le crime pédophile et non dans un pays comme la Thaïlande . Ceci ne signifie nullement que tout est gagné , qu’on peut baisser sa garde , que la sensibilisation des pouvoirs et de la population n’est pas importante, mais simplement que la tâche y est relativement aisée , que les progrès peuvent y être rapides portés par des courants puissants et antérieurs à la convention. Il s’agit d’élargir les droits acquis aux zones d’exclusion qui se développent de façon inquiétante , de faire face à cette montée des ténèbres qui se traduit en violences sexuelles et non sexuelles dans des foyers détruits par l’alcool , la folie ,la perversité , ou la misère . C’est le combat éternellement gagné et éternellement perdu contre le mal que nous portons en nous. La mobilisation doit être permanente. Il faut briquer toutes les armes contre les multiples têtes de l’hydre: augmenter l’efficacité des systémes d’éducation ,de prévention , de réhabilitation . Il faut que la la tondeuse à gazon judiciaire et répressive fonctionne aux mieux de ses possibilités pour couper à raz la repousse permanente du mal. Mais il faut surtout être conscient que rien n’est jamais acquis à l’homme fût-il occidental. Il faut etre attentif aux signes inquiétants de la crise de la Démocratie, aux symptomes annonciateurs de l’gitation croissante des démons tapis au fond du ‘’psychome ‘’ et guettant leur heure. Toute autre est la situation au Sud. * Considérés à l’échelle du monde et dans une perspective de temps assez large, les bénéfices extraordinaires acquis par l’enfant du Nord (qui rappelons le était un enfant du Sud il y à peine un siècle ) ont été annulés par l’explosion démographique.En chiffres absolus il n’y a jamais eu dans l’histoire autant d’enfants malades ,mal nourris, exploités, réfugiés ou ballottés par la guerre(4). Les chiffres de la mortalité infantile dans de nombreux pays de l’Afrique sud Saharienne sont effrayants avoisinant les 250 pour mille naissances vivantes, alors que le taux au japon est de 5 pour mille. Dans son dernier rapport de 1996 (5) intitulé`` le travail des enfants, L’intolérable en point de mire`` le BIT, tente de faire le point sur une situation encore largement méconnue. 33 % des enfants ne sont pas scolarisés dans des pays aussi divers que l'Inde, Le Ghana. l’Indonésie Dans ce dernier pays 5 millions d'enfants sont des domestiques toujours soumis au risque de violence et de services sexuels. L'esclavage notamment pour dette, est courant en Asie du Sud, du Sud Est, et en Afrique occidentale.120 millions d'enfants de 5 à 14 ans sont astreints au travail, et seraient même 250 millions si on compte ceux pour qui le travail est une activité secondaire. Le travail insalubre, dangereux serait le sort de millions d'entre eux . Le commerce des enfants est ainsi décrit: « Il semble qu'il y ait cinq réseaux internationaux de traite d'enfants ; l'un recrute en Amérique Latine à destination de l'Europe et du Moyen-Orient ; le deuxième livre des enfants d'Asie du Sud et du Sud Est en Europe du Nord et au Moyen-Orient ; le troisième fait un trafic régional en Europe ; le quatrième, relié au précédent, fait de même dans le monde arabe; enfin, le cinquième exporte des fillettes d'Afrique de l'Ouest. En Europe de l'Est, aujourd'hui, la traite va généralement d'est en ouest. Un grand nombre de Bélarussiennes, de Russes et d'Ukrainiennes sont livrées en Hongrie, en Pologne, dans les Etats baltes ou dans les capitales d'Europe occidentale. Il ya aussi une traite de prostituées roumaines en Italie, à Chypre et en Turquie. Plusieurs circuits réguliers ont été découverts en Asie du sud-est : du Myanmar en Thaïlande ; à l'intérieur de la Thaïlande ; d'autres pays, dont ce dernier, en direction de Chine, des Etats-Unis, du Japon, de Malaisie ; des Philippines et de Thaïlande vers l'Australie , la Nouvelle-Zélande et Taiwan, Chine ; du Bangladesh et du Népal en Inde ;d'Asie du sud-est à Hawaii et au Japon, via Hongkong ; d'Inde et du Pakistan vers le Moyen-Orient. » Le simple bon sens nous dit que pour agir sur cet état des choses , il faut traiter les causes et non les conséquences . Thomas Hammerberg (6) le vice président du comité des Nations Unies des droits de l’enfant exprimait jugeait ainsi les chances de la convention « Real change will be possible if only we can cope with the major threats we’re facing : armed conflict,population growth,the environment, and the poverty gap’’ De toutes ces causes la plus importante semble être la pauvreté. Or le rapport de Juin 1996 de L’ONU signale sa progression alarmante dans le monde, l’élargissement du fossé entre les plus riches et les plus pauvres aussi bien dans les pays riches que dans les pauvres , le fait que 25 % de la population mondiale vit plus mal qu’il y a 15 ans .Cette pauvreté galopante est elle même la résultante de facteurs aussi complexe que l’explosion démographique, la crise de l’eau, des sols arables, de la production agricole, du développement des mégapoles , de la corruption , de la pensée unique , ce nouveau dogmatisme de l’économisme triomphant pour qui c’est la société qui doit être au service de l’économie et non l’économie au service de la société. L’enfant malade , prostitué , ou esclave n’est donc que le symptôme le plus criant des violations des droits socio-économiques dont sont victimes bien qu’a de degrés divers, la femme , le vieillard , ou l’adulte . Aux mécanismes responsables de l’état des droits de l’enfant dans les pays du sud, cités par Hammemberg, il faut ajouter un cinquième facteur tout aussi important : la dictature. Les articles de la convention 23,24, 26,27,28,31, 32, reconnaissent à l’enfant l’ensemble des droits socio-économiques de la Déclaration Universelle en reprenant et détaillant ses articles 22,24,25et 26. Ce qui est tout à fait surprenant et révolutionnaire c’est qu’elle reprend aussi les droits politiques notamment les articles 18,19, 20 et 21. La convention reconnaît en effet à l’enfant la liberté d’opinion (article 12 et 13) la liberté de croyance (article 14) la liberté d’association (article 15) , le droit à l’intégrité physique (article 19), à la vie privée ( article 16) et au respect de sa culture s’il appartient à une minorité (article 30). On ne rappellera jamais assez que les droits de l’enfant ne sont que les droits de l’homme appliqués a une phase particulière de son développement, qu’ils sont indissociables des droits de l’adulte , et qu’ils ne sauraient exister là ou la Démocratie n’existe pas. Les chances de la convention dans les pays du Sud sont ,ni plus ni moins, celles du développement durable et de la Démocratisation.(7) Il faut examiner froidement la responsabilité de tous les acteurs susceptibles de construire ces deux fondements des droits de l’homme , enfant , femme adulte , marginal ou minoritaire. la convention s’adresse aux états. C’est a eux en priorité qu’elle fait obligation dans ses articles 2,3 et 4 d’appliquer l’ensemble des règles prescrites. En matière de démocratisation, leur responsabilité est totale. Ils sont les seuls à pouvoir la promouvoir ou la freiner . pour ce qui est des droits socio-économiques, le problème est plus complexe. la plupart n’ont pas attendu la convention pour promouvoir le droit à la santé ou à l’éducation par exemple .Si certains états totalitaires et riches comme ceux du Golfe peuvent appliquer toute la convention , mais s’y refusent pour des raisons politiques et idéologiques, la plupart des états notamment en Afrique eux sont incapables de l’appliquer même s’ils le voulaient , soit parceque démocratiques mais pauvres , soit parceque totalitaires et pauvres Le sort de centaines de millions d’enfants dépend pour l’essentiel des politiques macro-économiques qui se décident dans des dimension stratosphériques ,quasi divines , échappant totalement au contrôle des états du sud de plus en plus réduits au rôle de gardiens de populations et pour les tenir encore plus tranquilles, de prestataires de "paquets minimum de services", expression inventée en matiére de santé par la Banque mondiale. Le sort de populations entières peut se négocier entre partenaires économiques aussi. |