A PROPOS DES DISPARITIONS FORCEES EN ALGERIE

par Amina KADI, docteur en mathématiques

 

Article publié dans Arc-en-Ciel, revue de l’Organisation Nouveaux Droits de l’Homme, No50, 1er trimestre 2001.

 

       Je n’ai pu avoir ma mère au téléphone qu’au bout de trois jours. Situation d’extrême délicatesse; bloquée à Paris pour cause de papiers périmés. Ce n’était pas tout. Il fallait ensuite trouver comment voyager de Paris à Constantine. C’était devenu comme organiser une expédition vers je ne sais quelle lointaine planète. De ce côté-ci de la Méditerrannée, nous avons aussi subi les conséquences de la guerre qui se déroule en Algérie. Plus d’avion de Paris. Il fallait aller jusqu’à Lyon ou Marseille.  Je reviens à ma mère. Elle venait de perdre l’aîné de ses garçons (celui que je croyais immortel tellement il avait été choyé), et je ne savais pas comment lui dire les mots qui pourraient la consoler et me consoler. Comme à ses habitudes, c’est elle qui nous oblige à surmonter les moments dificiles par son courage. Mais cette fois-ci, elle m’a, en plus, complètement déroutée. Je me souviens très bien de ses paroles ``Lui au moins est décédé de mort naturelle; mais il vient de nous arriver pire. Izdihar a été arrêté par les services de sécurité il y a trois jours et depuis, nous n’avons aucune nouvelle``. J’avoue n’avoir compris sur le coup que la première partie de ses mots. En effet, pendant ces années très noires, beaucoup d’Algériens considéraient que décéder de mort naturelle était presque une chance et que dans ce cas, il fallait s’en remettre à la volonté de Dieu. Il m’a fallu des années pour comprendre le reste de sa phrase. L’évènement est survenu trois jours après le décès de mon frère. Izdihar mon neveu (le fils de ma grande soeur), a été enlevé de son lieu de travail le 30 juin 1995, par deux hommes armés en civil. Ma mère était-elle à ce moment au courant de la politique de disparition forcée pratiquée à grande échelle par les services, tous corps confondus, dans leur guerre contre une ``tranche`` de la société ou pensait-elle plutôt à la torture qu’on allait faire subir à son petit-fils? C’est vrai que l’usage de la torture, devenu systématique depuis l’arrêt du processus électoral en janvier 1992, terrifie (et le mot n’est pas assez fort) les personnes arrêtées et leurs proches totalement impuissants devant un tel état de faits.

 

Pire que la mort

       Aujourd’hui, et après avoir cotoyé la mort sans pouvoir l’apprivoiser, je sais ce que cela signifie le ``pire que la mort``. C’est le ni vivre, ni mourir. C’est l’attente interminable et l’impossible deuil. C’est l’incessant balancement entre une grande espérance et une grande désespérance. C’est la difficulté de répondre aux questions des petits qu’on fait patienter interminablement. C’est ne pas savoir s’il faut parler de lui au présent ou au passé, laquelle des formules rituelles de chez nous utiliser : celle relative aux absents ou celle relative aux personnes décédées? La première consiste à dire ``qu’il soit toujours cité en bien``, la seconde ``que Dieu lui accorde sa miséricorde``. On se surprend à utiliser l’une ou l’autre, selon le degré de notre optimisme ou pessimisme du moment. Mais parfois, on use des deux, avec le si, hypothétique.

       Izdihar, son prénom est tout un programme. Il signifie progrès, épanouissement ... Né dans les années euphoriques de l’indépendance, ma soeur devait vouloir lier cette nouvelle naissance à la renaissance de l’Etat algérien. Elle devait imaginer, comme tant d’autres Algériens et beaucoup de citoyens du monde entier, que le progrès, la liberté, le plein épanouissement, le bonheur ne pouvaient être que nos planètes d’atterrissage et d’aboutissement. Pouvait-elle s’imaginer que trois décennies plus tard, ce même Etat, porteur de toutes les espérances, allait broyer son fils et des dizaines de milliers d’Algériens dans une vaste opération de disparitions forcées?

       Par disparitions forcées ou involontaires, nous désignons les personnes ayant disparu après avoir été enlevées par les différents services de sécurité. Il s’agit d’opérations menées par des policiers, des gendarmes, des militaires, des éléments de la sécurité militaire, ou des forces combinées. Parfois ils sont accompagnés par des miliciens. Cette pratique est une décision prise au plus haut niveau de l’Etat algérien, après l’arrêt du processus électoral. Il ne fait pas de doute que cette ignominie a été utilisée comme un moyen de faire la guerre. Les décideurs algériens ne sont pas les premiers à user de cette technique d’élimination d’adversaires réels ou supposés tels. Différents systèmes répressifs y ont eu recours à travers le temps. C’est la cas du Chili en 73, de l’Argentine après 76, du Maroc dans les années de plomb, et bien d’autres pays encore. En Algérie même, cette pratique semble récurrente. Le système colonial l’a pratiquée et un premier livre sur les ``Disparus`` a été publié en 1959 par J.Vergès et al.(1). Triste temps! Quatre décennies après, ce sont des Algériens qui écrivent le même type de livres dans tous les sens du terme écrire : les uns en étant les nouveaux bourreaux, les autres en étant les victimes, et les autres en luttant pour préserver notre mémoire bonne ou mauvaise.

       Le phénomène des disparitions massives est donc à replacer dans le cadre de la violence inouie qui a suivi l’arrêt du processus électoral. A un problème éminemment politique, le pouvoir a préféré répondre par la solution sécuritaire. La ``technique`` des disparitions forcées permet d’éliminer des groupes d’individus supposés vérifier des critères bien établis, loin de tout regard de la justice, garantissant ainsi l’impunité totale aux responsables de tels crimes. Elle prive le disparu et sa famille de tout accès aux droits les plus élémentaires, dont celui d’être jugé équitablement.

 

Un crime longtemps nié

       Ces disparitions et leur caractère massif ont été longtemps niées par les autorités. Il a fallu attendre août 98 pour qu’elles occupent la scène médiatique. Il faut aussi noter une évolution dans le traitement de ce dossier très délicat, même si, jusqu’à présent, il n’y a pas de prémices permettant d’affirmer qu’il y a une volonté réelle de lever les mystères entourant cette grave atteinte aux droits de l’Homme. Pendant des années, le pouvoir avait confié la gestion de ce dossier à l’ONDH(2) (son Organe de Non Droits de l’Homme). Il était surtout chargé de justifier la répression de l’Etat et de confectionner des réponses aux familles des disparus relevant du pur arbitraire : tantôt il ``envoie`` les personnes disparues dans les maquis islamistes, tantôt à l’étranger, des fois il les fait enlever par des groupes armés, et d’autres fois, il les fait mourir avant même qu’illes ne soient arrêtées dans des accrochages imaginaires avec les services de sécurité. Réponses loin d’être originales(3)! Aujourd’hui, cet organisme reconnait, toute crédibilité bue, l’existence de 4000 disparus(4) .

Pendant neuf années, il a minimisé l’ampleur du phénomène, notamment en réduisant au maximum le nombre réel de cas de disparitions. Le président Bouteflika avance le nombre de 10000(5) . Par combien faut-il multiplier ce chiffre quasi-officiel pour avoir une estimation proche de la réalité? L’Algérie a surpassé les anciennes dictatures d’Amérique Latine dans ``l’art`` de la disparition forcée. Nous craignons que leur nombre ne dépasse les 30000 personnes. Au-delà du sort incertain de la personne disparue, c’est tout son entourage qui subit les conséquences de cette situation sur tous les plans : psychologique, social, matériel(6) .. C’est en fait une punition collective, et, à juste titre, ce phénomène doit être considéré en soi comme une tragédie nationale.

       Une question cruciale reste donc posée : est-ce-que les autorités, après avoir reconnu l’existence de ce problème, ont réellement l’intention de le résoudre? Malheureusement et jusqu’à preuve du contraire, il n’y a pas de signe permettant d’aller dans ce sens. Nous craignons plutôt qu’elles cherchent à gagner du temps au maximum et tentent de noyer le problème en cherchant notamment, à transformer sa portée juridique et politique. Les autorités ont lancé des procédures de ``disparition civile`` suivies cinq années après par le ``décès judiciaire``. Prétendant vouloir régler les problèmes civils et sociaux des proches des victimes de disparitions (héritage, divorce, tutelle pour les enfants, ...), elles cherchent en fait à clore la question des disparitions et à disculper totalement les responsables de cette tragédie.

Le problème des disparus n’est pas à dissocier de l’ensemble de la crise multidimensionnelle que connaît l’Algérie depuis 1992. Les populations civiles ont vécu dans leur chair la surenchère dans la terreur et l’horreur de la part des groupes armés islamistes identifiés ou non, mais aussi des services de sécurité(7) . Surenchère qui a culminé avec les massacres collectifs des années 1997, 98 et qui n’ont pas cessé à ce jour. Nous avons soif de lumière, de transparence, de vérité. Il est de la responsabilité de l’Etat, mais aussi de son intérêt, de lever le voile sur tous les crimes commis durant cette décennie. Aucune paix civile ne peut se construire sur les décombres de couches épaisses d’interrogations. La lumière et la transparence sur tous les crimes ne détruiront pas l’Etat algérien. Le travail de mémoire, de vérité et de justice ne nuit pas à la cause de la paix. Il est même le ciment nécessaire pour construire l’Etat de tous les Algériens, sans exclusion, et celui du droit.

 

 

 



(1) LES DISPARUS par J. Vergès, M. Zavrian, M. Courrégé, édition La Cité-Editeur, Lausanne, 1959.

(2) L’Observatoire National des Droits de l’Homme.

(3) Voir LES DISPARUS par J. Vergès et al., cité ci-dessus page 111.

(4) Voir le quotidien Liberté du 10 décembre 2000.

(5) A ce jour, 7800 dossiers ont été déposés au niveau des associations de familles de disparus. Voir le quotidien La Tribune du 13 décembre 2000.

(6) Beaucoup de familles se retrouvent démunies de toute ressource, suite à la disparition du chef de famille, dans une situation de pauvreté intolérable.

(7) Voir le livre QUI A TUE A BENTALHA de N. Yous, édition La découverte, 2000.