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L'ENFANT BATTU ET LES ATTITUDES CULTURELLES: L'EXEMPLE DE LA TUNISIE M. MARZOUKI, A. HADH FPEDJ AND M. CHELLI Service de Médecine Communautaire, Faculté de Médecine, Ibn El Jazzar, Sousse, Tunisie
INTRODUCTION LA VIOLENCE qu'elle soit dirigée contre l'enfant, l'adulte, ou soi, est un phénomène universel. Chaque culture gère néanmoins cette violence d'une certaine façon et ce, en fonction de deux paramètres qui nous paraissent fondamentaux: les conditions matérielles de vie et les habitudes et les coutumes. Dans ce travail, nous allons nous efforcer de montrer quelles peuvent être ces habitudes et ces coutumes, face au problème de la violence exercée à l'encontre de l'enfant en Tunisie, et comment elles permettent dans un certain sens de le protéger contre des dérapages incontrolés signalés par les auteurs dans les pays industrialisés.
SITUATION SOCIO-CULTURELLE A la fois Méditeranéenne, Arabo-musulmane et Africaine, la Tunisie moderne (petit pays de 7 millions d'habitants) a vu se sédimenter le long d'une histoire de trois millénaires divers apports culturels: Berbère, Carthaginois, Romain, Arabe, Turc, et Européen notamment Français. Sa personnalité reste néanmoins marquée essentiellement par l'apport Arabo-musulman, mais l'influence européenne s'est faite depuis plus d'un siècle envahissante. Société de lère vague selon la terminologie d'Alvin Tofler (agricole) elle en présente toutes les caractéristiques: organisation.patriarcale de la famille, solidarité importante, n'autorisant l'expression de la sexualité qu'au sein du mariage, élevage des enfants (nombreux) au seine d'une famille très large, etc. La structure de cette famille est très importante pour la compréhension du phénomène de la violence. De type endogame, la famille tunisienne, comme toute famille musulmane, remplit les critères énoncés par E. Todd [1] à savoir la cohabitation fréquente des fils mariés et de leurs parents, le mariage fréquent entre les enfants des deux frères, l'égalité des frères définie par les régles successorales. Cela implique pour l'enfant une très vaste famille, ou l'étranger(e) est l'exception. Cela implique aussi l'existence d'un réseau de relations affectives denses (parfois trop), et securisantes. Malgré le fait que cette famille endogame, connaisse en son sein de graves tensions hommes/femmes, les indicateurs de désintégration sociale, sont très faibles et ce, par comparaison à la famille exogame ou nucléaire, rencontrés dans d'autres cultures. Ainsi, le taux d'enfants naturels rapportés par E. Todd [1] est de 0.3% pour la Tunisie (7% en moyenne dans les pays occidentaux). Le taux de suicide n'est pas connu, mais 137 138 M. Marzouki, A. Hadh Fredj and M. Chelh semble se situer dans la fourchette signalée pour tous les pays musulmans 2 à 7/100.000 (14/100,000 dans les pays occidentaux). L'expérience et les quelques données chiffrées, laissent croire que la famille tunisienne comme toute famille endogame, minimise les tensions psychologiques, assure à l'enfant un nexus familial riche et bienveillant puisque tous ses membres sont parents plus ou moins proches. Comment un phénomène aussi "naturel" que la violence, va-t-il être perçu et géré dans une telle structure familiale, et dans une telle culture? Pour répondre à cette question, nous avons eu recours à une triple démarche.
RESULTATS Existe t-il des enfants battus en Tunisie? Par battus nous entendons: enfants ayant subi des violences occasionnant des dégats physiques ou psychiques nécessitant une prise en charge médicale. Ayant ainsi délimité le sujet, nous avons effectué une enquête auprès des pédiatres des hôpitaux de Sousse et de Monastir. Le résultat est tout a fait négatif. En effet tous les pédiatres affirment n'avoir jamais eu à traiter de syndrôme de Silvermann. Ce diagnostic est totalement inconnu chez les jeunes internes. Ceci repose le vieux problème: absence du phénomène, ou manque de dépistage et refus de reconnaître une réalité pénible? Cette attitude est d'autant plus malaisée à expliquer, que comme nous le verrons, l'enquête auprès des parents semble confirmer le contraire. Un entretien approfondi avec 70 parents, de niveau socio-économique faible, représentatif de la population qui fréquentent nos centres de santé primaire et généralement les plus proches de la culture traditionnelle, nous a permis de dégager les points forts suivants. 1 La violence exercée contre l'enfant est une donnée de base de l'éducation traditionnelle, puisque moins de 20% des interrogés disent n'avoirjamais été battus dans leur enfance. On ne peut pas dire que ces parents gardent du fait d'avoir été battus un souvenir particulièrement traumatisant. En effet, près de 64% estiment que cela a été "bon pour leur éducation." Seulement 22.5% estiment, sans condamner expressément le chatiment corporel, que cela n'etait pas nécessaire, à cette même éducation. Rien d'étonnant, à ce que le châtiment corporel soit perçu comme un acte positif. Quand à la façon de traiter leurs propres enfants, 60% en attendent l'apprentissage par l'enfant des bonnes manières, 30% l'amélioration des résultats scolaires, 26% la soumission et la crainte (considérées comme des signes de bonne éducation dans la culture traditionnelle). Les attitudes culturelles de la Tunisie 139
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