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La reconnaissance par Donald Trump de Jérusalem
comme capitale d’Israël est vécue comme une
provocation en Europe et dans le monde arabe.
Mais elle s’articule à un plan de paix que
Washington tente d’imposer aux Palestiniens avec
l’aide de l’Arabie saoudite et d’Israël.
L’annonce par Donald Trump de la reconnaissance
de Jérusalem comme capitale d'Israël est une
fusée à deux étages. Et il n'est pas exclu
qu'elle explose en vol. Premier étage: «Il est
temps de reconnaître officiellement Jérusalem
comme capitale d'Israël, a déclaré Donald Trump,
mercredi. Nous reconnaissons l'évidence, la
simple réalité. Jérusalem n'est pas seulement la
ville des trois religions, elle est la capitale
d'une des plus grandes démocraties au
monde». Dans la foulée, le président américain a
confirmé le déménagement rapide de l'ambassade
américaine de Tel Aviv à Jérusalem.
Cette reconnaissance affirmée par le président
ne fait pas que rompre avec soixante-dix ans de
politique américaine. Elle ne fait pas que
provoquer un concert de protestions en Palestine
d'abord, dans le monde arabe et chez les
Européens ensuite, indignant
le pape et bouleversant la donne à
partir de laquelle tentait de se reconstruire
péniblement un processus de paix à l'arrêt
depuis des années. Dans la même déclaration,
Donald Trump a nommé l'autre étage de la fusée:
un accord de paix israélo-palestinien qu'il se
dit«déterminé à obtenir», réaffirmant au passage
la position américaine d'un solution «à deux
Etats».
Cette annonce de Donald Trump sur Jérusalem est
censée s'articuler avec ce « deuxième étage »,
celui de la construction sous égide américaine
d'un accord de paix entre Israël et les
Palestiniens. C'est le fameux « Big deal », tant
de fois évoqué par Trump qui rêve de réussir là
où tous ses prédécesseurs ont échoué. C'est
aussi ce qu'a tenté de rappeler, mercredi lors
d'une réunion de l'Otan à Bruxelles, Rex
Tillerson, le secrétaire d'État américain. Pour
répondre aux nombreuses critiques de ses
partenaires européens, Tillerson a voulu assurer
que la paix était toujours possible et que
le « président est très déterminé » à obtenir un
accord.
Mais comment envisager un accord après cette
reconnaissance de Jérusalem qui est vécue comme
une provocation par la plupart des acteurs
impliqués de près ou de loin dans le conflit
israélo-palestinien ? Donald Trump, une fois de
plus, n'en fait-il qu'à sa tête, détruisant au
passage le travail de son administration et de
ses émissaires ? Ou, au contraire, veut-il faire
de Jérusalem le levier qui lui permettra
d'imposer aux Palestiniens son « Big deal » ?
Depuis quelques mois, une configuration inédite
se met en place au Moyen-Orient. Hier ennemis
mortels, voilà que l’Arabie saoudite et Israël
unissent aujourd’hui leur influence à celle des
États-Unis pour convaincre – ou plutôt pour
contraindre – les dirigeants palestiniens
d’accepter un nouveau plan de paix. Quel est
donc ce plan ?
Dans la soirée du 6 novembre, alors qu’il se
trouvait au Caire où se poursuivaient les
difficiles négociations
de réconciliation entre le Fatah et
le Hamas, le président palestinien Mahmoud Abbas
a été invité à se rendre à Riyad. Abbas s’est
entretenu avec le jeune prince héritier Mohammed
ben Salmane (MBS), dont l’ambition aventureuse
et la poigne réformatrice – mais bien peu
démocratique – sont en train de bouleverser les
rapports de force dans la région.
Mahmoud Abbas n’a pas fait de compte-rendu
public de ses conversations avec « MBS ». Mais
en recoupant les confidences des cinq membres de
sa délégation et les informations réunies
ensuite par des diplomates, voici les grandes
lignes du « plan de paix » avancé par le prince
héritier et rejeté, après une discussion
beaucoup plus longue que prévu, par Mahmoud
Abbas.
Que propose-t-il ? Un État palestinien composé
de plusieurs fragments de la Cisjordanie, sans
continuité territoriale, et une souveraineté
limitée des Palestiniens sur leur propre
territoire. La majorité des colonies actuelles
de Cisjordanie restent en place, sous contrôle
israélien. Jérusalem devient la capitale
d’Israël mais pas celle de l’État palestinien
éparpillé, qui pourrait être installée à Abou
Dis, une agglomération de l’est de Jérusalem,
mais isolée de la ville par le mur de
séparation. Autre disposition du plan : aucun
droit au retour, même symbolique, ne sera
reconnu aux réfugiés palestiniens et à leurs
descendants.
Ce plan n’a plus rien à voir avec « l’Initiative
de paix arabe » de mars 2002, présentée par
l’Arabie saoudite, qui offrait une normalisation
des relations entre Israël et ses voisins arabes
en échange d’un retrait total d’Israël des
territoires occupés en 1967. Il est même plus
désavantageux pour les Palestiniens que toutes
les propositions mises en discussion par Israël
depuis deux décennies ! « Jamais les Américains
n’étaient allés aussi loin, dans le déséquilibre
en faveur d’Israël, dit un proche du président
palestinien. Et l’extraordinaire est qu’ils
avancent un tel plan avec l’aval et la
collaboration active de l’Arabie saoudite. »
Ce projet d'accord a été préparé en secret
depuis des mois par deux des plus proches
conseillers de Donald Trump : son gendre Jared
Kushner et son émissaire pour le Proche-Orient,
Jason Greenblatt. Les deux hommes sont
personnellement impliqués dans la politique
israélienne de colonisation et liés à la droite
nationaliste israélienne. Un tel plan piétine
les principales résolutions des Nations unies
sur la question israélo-palestinienne. Il est
clairement inacceptable pour Mahmoud Abbas.
Pour tenter d’assouplir la position de son
interlocuteur, Mohammed ben Salmane a presque
tout tenté, maniant la carotte et le bâton.
D’abord en proposant de financer un soutien
massif à l’économie de cette Palestine
« indépendante ». Puis en menaçant de cesser
toute aide financière à l’Autorité
palestinienne, depuis longtemps sous perfusion
internationale. Enfin, en laissant filtrer la
rumeur selon laquelle Mohammed Dahlan, l’ennemi
no 1 d’Abbas à qui il rêve de succéder, avait
quitté son exil doré des Émirats arabes unis, où
il vit depuis 2011, pour se rendre à Riyad en
même temps que Mahmoud Abbas. Comme si le jeune
prince saoudien voulait faire comprendre au
vieux président palestinien que la relève est
prête au cas où il se montrerait trop obstiné.
Devant le trouble d’une partie du monde arabe
face à ces propositions qui paraissent dictées
par Israël, Riyad a commencé à reculer en
désordre, expliquant que le royaume que ce n’est
pas son plan. C’est donc de Washington que sont
venues les nouvelles pressions sur Abbas. Dans
un premier temps, l’administration américaine
annonce, le 18 novembre, qu’elle a décidé de ne
pas renouveler l’autorisation, renouvelable tous
les six mois, donnée à l’OLP dans les années
1980, d’avoir une représentation à Washington.
Officiellement, il s’agit de dissuader les
Palestiniens de demander à la Cour pénale
internationale (CPI) – que les États-Unis comme
Israël ne reconnaissent pas – l’ouverture d’une
enquête sur l’implication des responsables
israéliens dans la colonisation, contraire au
droit international. Au bout d’une semaine,
après que les Palestiniens ont annoncé qu’ils
suspendraient toutes leurs communications avec
l’administration américaine, celle-ci fait
volte-face et annonce que le bureau de l’OLP
restera ouvert.
La deuxième tentative de pression diplomatique
publique a eu lieu la semaine dernière, lorsque
Donald Trump a annoncé qu’il envisageait, comme
il l’avait promis pendant sa campagne
électorale, de transférer l’ambassade américaine
en Israël de Tel-Aviv à Jérusalem. Ce transfert
confirmé ce mercredi est maintenant présenté
comme la conséquence logique de la
reconnaissance de Jérusalem comme capitale
d’Israël.
Le destin de Jérusalem, qui constituait dans le
plan de partage de 1947 un « corpus separatum »
sous régime international spécial, à côté des
États juif et arabe à venir, devait être débattu
lors des négociations sur le statut permanent
prévues par les accords d’Oslo et qui n’ont
jamais eu lieu. La reconnaissance américaine de
la ville comme capitale israélienne est une
approbation de l’annexion unilatérale de la
ville, proclamée officiellement en 1980, à
l’initiative de Menahem Begin, « capitale
réunifiée de l’État d’Israël ». En violation,
toujours impunie, du droit international.
La peur de l’Iran, clé du rapprochement
saoudo-israélien
Pourquoi cette soudaine alliance de fait entre
l’Arabie saoudite et Israël pour un plan de paix
américain? Pourquoi ces concessions sans
précédent des États-Unis à Israël ? La clé est
dans l’inédite convergence
saoudo-israélo-américaine contre l’Iran. Pour le
gouvernement israélien, l’Iran, on le sait, est
un ennemi mortel, une « menace existentielle ».
C’est ce que répétait le premier ministre
israélien en invoquant le risque de production
par Téhéran d’une bombe atomique.
La signature, en juillet 2015, entre Téhéran et
les « 5 + 1 », de l’accord historique sur la
démilitarisation du nucléaire iranien, n’a pas
rassuré Netanyahou. Il n’a cessé de dénoncer la
duplicité de l’Iran et la naïveté des autres
signataires. Et cela, malgré le respect
scrupuleux, jusqu’alors, par Téhéran des
dispositions de contrôle imposées par l’accord.
Il faut ajouter à cette panique nucléaire,
réelle ou feinte, l’aide en argent et en armes
fournie par Téhéran au Hamas, le soutien iranien
direct au Hezbollah dont les nouveaux missiles
pourraient, depuis le Sud-Liban, frapper
Tel-Aviv, et surtout le rôle décisif joué en
Syrie, aux côtés des Russes, par l’Iran et ses
milices.
La décision iranienne d’aménager au moins deux
bases militaires permanentes en Syrie, au sud de
Damas, donc proches de la frontière nord
d’Israël, est considérée par Tsahal comme une
ligne rouge. L’une des deux au moins a déjà été
frappée par les avions israéliens.
Netanyahou et ses conseillers ont cherché et
trouvé un allié régional contre Téhéran :
l'Arabie saoudite. Qu’importe s’il s’agit d’une
monarchie absolue gouvernée par la charia, qui a
financé l’expansion de l’islam intégriste depuis
des décennies. Ou si c’est le pays qui a vu
naître Oussama Ben Laden et 15 des 19 pirates de
l’air kamikazes du 11 septembre 2001.
Il se trouve que cette aversion historique
d’Israël pour l'Iran a rencontré, du côté
saoudien, la prétention farouche de Mohammed ben
Salmane de conserver au royaume wahhabite
l’autorité régionale que Téhéran paraissait
menacer. Avant même sa désignation comme prince
héritier, en juin dernier, « MBS » avait montré
sa volonté de contrer les ambitions régionales
prêtées à l’Iran en prenant la tête, en mars
2015, comme ministre de la défense du royaume,
d’une coalition arabe sunnite contre la
rébellion houthiste du Yémen, inspirée par un
mouvement religieux proche du chiisme, et
accusée d’être soutenue par Téhéran.
C’est toujours avec pour objectif de faire
barrage à l’influence iranienne que Riyad, suivi
par une coalition d’alliés et d’obligés
sunnites, a décidé en juin dernier de placer en
quarantaine le Qatar, pourtant irréprochablement
wahhabite, mais bien disposé à l’égard des
Frères musulmans, et surtout accusé d’entretenir
des relations trop proches avec son voisin
iranien, partenaire de Doha dans l’exploitation
d’un énorme gisement de gaz sous les eaux du
golfe Arabo-Persique.
La volonté, de la part d’un prince wahhabite, de
contenir l’influence du chiisme de la République
islamique n’explique pourtant pas seule
l’offensive diplomatique massive de Riyad contre
Téhéran.
L’influence majeure de l’Iran en Irak, où la
majorité chiite est au pouvoir depuis la chute
du régime de Saddam Hussein, le rôle décisif des
combattants iraniens et de leurs milices dans le
rétablissement militaire de Bachar al-Assad,
indiquent, aux yeux des Saoudiens, qu’une
nouvelle donne stratégique régionale est en
train de se mettre en place : un couloir chiite
existe désormais, depuis Téhéran jusqu’au Liban,
en passant par Bagdad et Damas, au cœur du monde
sunnite. Et la signature par Téhéran de l’accord
nucléaire international, qui semblait sceller le
retour de l’Iran dans le concert des nations
respectables, n’est pas jugée plus rassurante
tant par les Saoudiens que par les Israéliens.
Pour des raisons différentes.
À Riyad, on a surtout calculé que la levée des
sanctions contre l’Iran allait permettre à la
République islamique de récupérer près de 135
milliards d’euros d’avoirs bloqués à
l’étranger. Un pactole qui pourrait, selon les
dirigeants saoudiens, être affecté au soutien
des milices chiites et au développement des
capacités militaires de Bagdad. Ainsi s’explique
largement l’ouverture diplomatique désormais
publique de l’Arabie saoudite en direction
d’Israël. Initiative symbolisée par l’interview,
il y a trois semaines, du général Gadi Eizenkot,
chef d’état-major de l’armée israélienne, au
site d’information saoudien Elaph.
Interview dans laquelle il a rappelé que les
deux pays ne s’étaient« jamais combattus » et
où il s’est déclaré prêt à partager des « informations » avec
l’Arabie saoudite pour freiner l’influence
iranienne dans la région.
De telles dispositions de part et d’autre ne
pouvaient qu’enchanter la Maison Blanche.
D’abord parce que les« administrations
américaines, quelles qu’elles soient, n’ont
jamais pu se débarrasser du traumatisme créé par
l’interminable crise des otages retenus dans
l’ambassade américaine de Téhéran de 1979 à
1981 », comme l’explique Philip Golub,
professeur de relations internationales à
l’Université américaine de Paris. Voir les deux
meilleurs alliés des États-Unis au Proche-Orient
se rapprocher pour affronter à leur côté le
« grand Satan » iranien est un changement de
donne providentiel.
Jared Kushner a noué des relations amicales avec
le jeune prince héritier saoudien, de quatre ans
son cadet. Il entend faire progresser l’accord
israélo-palestinien annoncé par son beau-père,
et préparé par ses soins, sans nuire aux
intérêts de ses interlocuteurs israéliens : pour
cela, bénéficier de l’appui saoudien pour
vaincre les résistances palestiniennes est une
carte maîtresse. Mais le « risque Trump »
demeure : l'initiative de la reconnaissance de
Jérusalem comme capitale israélienne peut
détruire cette soudaine union Arabie
saoudite-Israël et ressouder le monde arabe.
Sauf à ce que le statut de Jérusalem ainsi
bouleversé devienne un élément de négociations
pour faire plier les Palestiniens. Réponse dans
les prochaines semaines.
Source : Médiapart, 6 DÉCEMBRE 2017
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