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En Arabie Saoudite, critiquer est considéré
comme un acte de terrorisme. Mille coups de
fouet. C’est le châtiment qui aurait dû être
infligé à Raïf
Badawi pour avoir marqué sa
désapprobation au régime des Saoud. Face à la
pression européenne et américaine, le supplice a
pris fin après les cinquante premières
lacérations, mais le blogueur croupit en prison,
toujours condamné à une peine de dix ans,
prononcée en 2014.
En Arabie Saoudite, la contestation est
considérée comme une atteinte au pouvoir. Pis
encore, il y a trois ans, elle a été requalifiée
en acte de terrorisme, assimilée à de la
trahison, et sanctionnée par la peine de mort.
En janvier 2016, quatre dissidents, dont le
cheikh chiite Nimr Baqer al-Nimr, ont été exécutés
pour avoir demandé des réformes politiques et
organisé des manifestations. Peu de voix
s’élèvent donc pour réclamer des droits ou
tenter d’ériger une société civile toujours
inexistante dans ce pays de la péninsule
Arabique.
Loujain al-Hathloul, jointe par téléphone, vit à
Riyad. Elle est l’une des rares opposantes à
critiquer à visage découvert le traitement
réservé aux femmes dans son pays. «La plupart
des opposants se dissimulent, contestent le
régime sur les réseaux sociaux en utilisant des
pseudos pour éviter toute répression», affirme la
jeune femme. Twitter et Telegram sont désormais
les principaux vecteurs de la revendication,
dans un pays où signer une pétition est
répréhensible.
Intimidation
Loujain al-Hathloul a été incarcérée en juin
dernier, puis relâchée trois jours plus tard
face à la pression internationale. Une tentative
d’intimidation supplémentaire, estime-t-elle,
deux ans après avoir été interpellée au volant
d’une voiture et écopé de 73 jours de prison. «Nous
avons fait du
droit de conduire notre première
revendication parce que nous pensions que
c’était le plus facile à obtenir, mais nous nous
trompions. Nous n’avons toujours pas accédé à ce
droit élémentaire», ajoute-t-elle.
Mais la lutte pour dénoncer l’inféodation des
femmes à la tutelle des hommes va bien au-delà
de ce symbole. Les femmes en Arabie Saoudite ne
peuvent rien faire sans l’approbation masculine
et notamment voyager, avoir un passeport ou
étudier dans un pays étranger. Célibataire,
mariée, veuve ou divorcée, toutes les femmes
sont concernées quel que soit leur statut
social. Et les atteintes aux droits ne
s’arrêtent pas à la liberté d’agir.«Une femme
peut par exemple divorcer, précise Loujain
al-Hathloul, mais elle ne pourra pas obtenir
la garde de ses enfants, même le simple droit de
visite lui sera souvent refusé».
Exil
Face aux risques encourus, d’autres opposants se
sont exilés. Waleed Sulais et Yahya Assiri sont
installés en Europe. Ils se font désormais les
porte-voix des revendications saoudiennes auprès
de l’opinion internationale et réclament des
réformes pour obtenir l’abolition de la loi
relative aux actes de terrorisme ou la liberté
d’expression. Ils défendent notamment la
libération des prisonniers d’opinion, derrière
les barreaux souvent pour quelques tweets. Selon
Waleed Sulais, ils seraient au minimum
150 à 200.
Les opposants militent également pour promulguer
les droits fondamentaux des citoyens qui font
encore l’objet de discriminations, notamment
confessionnelles. Et même si la jeune génération
est de mieux en mieux informée, grâce à Internet
surtout, il reste encore un fort système de
propagande dans le pays. «Beaucoup de
Saoudiens ont une confiance absolue dans le
régime des Saoud», insiste Yahya Assiri.
Loujain al-Hathloul a d’ailleurs choisi de
rester car «le combat mené de l’extérieur est
souvent instrumentalisé et décrédibilisé par le
pouvoir saoudien. Les autorités présentent
l’action de la diaspora militante comme une
tentative de déstabilisation du pouvoir.»
Garde-fou
Les quelques signes en faveur des libertés
fondamentales émis par les autorités ne
rassurent pas les opposants, convaincus que la
seule motivation du régime est de préserver son
image auprès des partenaires économiques
étrangers. Pour Loujain al-Hathloul, le
droit de vote accordé aux femmes en 2011 va
dans ce sens et n’est qu’une mascarade pour
paraître plus démocratique aux yeux de
l’Occident. «Les élections municipales [seules
élections auxquelles peuvent accéder les femmes,
en tant qu’électrices ou candidates, ndlr] n’ont
aucune valeur. Ce n’est pas à ce niveau que se
prennent les décisions», déplore-t-elle.
Le prince Mohammed ben Salmane, qui se présente
pourtant comme un réformateur avec son programme
«Vision 2030», n’apporte pas plus d’espoir
puisqu’il se focalise essentiellement sur
l’évolution économique du pays. Tant que la
contestation ne sera pas autorisée, les prises
de position de l’héritier du trône ne
convaincront pas.
Journal Libération du 18 juillet 2017
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