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Depuis soixante ans, les États-Unis et la
Grande-Bretagne ont été à l’origine de
tentatives – abouties ou non - de changements
de régime en Syrie.
Dès 1949, la République Syrienne, nouvellement
indépendante, représenta un terrain
d’entraînement important pour les premières
expériences d’opérations secrètes de la CIA.
Selon Douglas Little, professeur au Département
d’Histoire de la Clark University, des documents
américains récemment déclassifiés confirment
qu’à partir du 30 novembre 1948, l’agent de la
CIA Stephen Meade a rencontré le colonel Husni
al-Zaim au moins six fois pour discuter de « la
possibilité d’une dictature soutenue par l’armée
en Syrie ». Al-Zaim procéda, effectivement,
en mars 1949, à un coup d’État mettant fin au
régime parlementaire syrien dirigé par Choukri
al-Kouatli, militant de la lutte pour
l’indépendance et premier président élu en 1943.
Al-Zaim est renversé en août de la même année
par le colonel Sami al-Hinnawi, et exécuté.
Malgré son règne très court, le colonel Al-Zaim
aura le temps d’extrader le leader libanais très
populaire, Antoun Saadé, qui s’était réfugié à
Damas, après l’échec de son insurrection contre
le gouvernement libanais, vers le Liban où il
sera exécuté lâchement le 8 juillet 1949, après
un simulacre de procès. Il n’est pas exclu que
c’est la CIA qui avait exigé de sa marionnette
Hosni al-Zaïm de l’extrader après l’avoir bien
accueilli.
En décembre 1949, al-Hinnawi est à son tour
renversé par un troisième coup d’État mené par
Adib Chichakli, soutenu par les États-Unis et la
Grande-Bretagne. Il se proclame président de la
République en 1951. Il reçoit une aide
considérable de Washington et de Londres, les
premiers dans l’espoir, entre autres objectifs,
qu’il signe un traité de paix avec Israël, les
seconds pensant l’amener à adhérer au futur
pacte de Bagdad, alliance militaire sous le
contrôle de Londres et de Washington, réunissant
l’Irak, la Turquie, le Pakistan, l’Iran, les
États-Unis et le Royaume-Uni. Au cours des
négociations entre Washington et Damas, en 1952,
les États-Unis vont jusqu’à proposer 400
millions de dollars à la Syrie pour qu’elle
accueille sur son territoire plus de 500 000
Palestiniens. Chichakli est renversé à son tour
en 1954. les civils, avec l’alliance entre le
Parti socialiste et le Parti Baas, reprennent le
pouvoir.
Derrière le premier coup d’État de 1949, se
trouvent, également, les intérêts pétroliers. À
la fin de 1945, l’Arabian American Oil Company
(ARAMCO) annonçait le projet de construction du
Trans-Arabian Pipe Line (TAPLINE) de l’Arabie
saoudite à la Méditerranée. Avec l’aide des
États-Unis, ARAMCO s’était assuré les droits de
passage au Liban, en Jordanie et en Arabie
saoudite. En Syrie, le droit de passage était
bloqué par le Parlement. En d’autres termes, la
Syrie était le seul obstacle à ce pipeline qui
sert les intérêts pétroliers américains dans la
région. La CIA est active dans tous ces coups
d’État immédiatement post-indépendance. Mais
cela ne s’arrête pas là.
En 1957, le président américain et le Premier
ministre britannique se mettent d’accord pour
provoquer, à nouveau, un changement de régime en
Syrie. Le 12 août de cette même année, un coup
d’État est organisé par la CIA et les pays du
Pacte de Bagdad pour renverser le président
Choukri al-Kouatli. Exilé en Égypte depuis le
coup de 1949, il était revenu en Syrie en 1955
et avait été réélu président. Conservateur à la
tête d’un gouvernement de gauche, il s’était
déclaré « neutraliste » dans le cadre de la
Guerre froide, mais s’était rapproché du bloc de
l’Est après le refus des Etats-Unis de vendre
des armes défensives à la Syrie, bloquant même
tout octroi de crédit international en vue de
financer ses projets de développement. Le 12
août, l’armée syrienne faisait échouer la
tentative de coup visant à mettre en place un
régime pro-occidental, et assiégeait l’ambassade
américaine à Damas. Le chef syrien du
contre-espionnage syrien, Abdul Hamid Sarraj,
faisait expulser trois diplomates américains,
Rocky Stone, spécialiste des coups d’État -
artisan, en 1953, du renversement de Mohammed
Mossadegh, premier Premier ministre iranien
démocratiquement élu en 1951, remplacé par le
Chah Reza Pahlavi - et d’autres agents de la
CIA, ainsi que leurs complices, et plaçait
l’ambassade américaine sous surveillance.
Ces complots à répétition ourdis par les pays
occidentaux et par la Turquie poussèrent la
Syrie à s’unir avec l’Egypte de Nasser, en 1958,
créant la République arabe unie et à se tourner
vers l’Union soviétique pour sa défense et son
développement.
Cette politique d’alliance avec le bloc
soviétique continuera malgré l’éclatement de la
RAU en 1961. Avec l’accession du Baas au
pouvoir, le 8 mars 1963, les relations avec
l’Union soviétique puis avec la Russie se
poursuivront en se renforçant.
Élément important, la Syrie contrôlait aussi
l’une des principales routes du pétrole du Moyen
Orient, le pipeline qui reliait les champs
pétroliers de l’Irak pro-occidental à la
Turquie. Selon le rapport déclassifié, des
incidents et des escarmouches devaient être
organisés aux frontières pour donner un prétexte
à une intervention irakienne et jordanienne. Il
fallait que la Syrie « apparaisse comme
responsable de complots, de sabotages et de
violences dirigés contre les gouvernements
voisins ». « La CIA et le SIS (Secret
Intelligence Service, le renseignement
britannique, plus communément appelé le MI6 ) utiliseraient
leurs capacités dans les champs psychologique et
sur le terrain pour augmenter la tension ».
Le plan prévoyait de créer un « Comité pour une
Syrie libre » (cela ne vous rappelle-t-il
rien ?) et d’armer « des factions politiques
avec des capacités paramilitaires ou autres »
à l’intérieur de la Syrie. La CIA et le MI6
devaient inciter à des soulèvements internes,
par exemple les Druze dans le sud, faire libérer
les prisonniers politiques de la prison de
Mezzé, et pousser les Frères musulmans à Damas à
la révolte contre le pouvoir élu.
Les documents de la CIA récemment déclassifiés
montrent qu’en 1986, l’agence américaine de
renseignement avait élaboré des plans pour
renverser le régime syrien en provoquant des
tensions sectaires.
À nouveau, en 1991, les néoconservateurs
planifiaient un changement de régime en Syrie.
Comme le note Nafeez Ahmed, selon l’ancien
ministre français des Affaires étrangères,
Roland Dumas, la Grande Bretagne avait planifié
une action secrète en Syrie dès 2009 : « J’étais
en Angleterre deux ans avant les violence en
Syrie, a-t-il expliqué à la télévision
française. J’ai rencontré des hauts
responsables britanniques qui m’ont confié
qu’ils étaient en train de préparer quelque
chose en Syrie. C’était en Grande-Bretagne, pas
aux États-Unis. La Grande Bretagne préparait des
soldats pour envahir la Syrie ».
Des emails fuités de l’officine privée de
renseignement Stratfor, dont des notes provenant
d’une réunion avec des responsables du
Pentagone, confirment que dès 2011,
l’entraînement de forces de l’opposition
syrienne, par les forces spéciales américaines
et britanniques, était déjà bien avancé.
L’objectif était de provoquer « la chute »
du régime d’Assad « de l’intérieur ».
Pendant soixante ans, les États-Unis ont, donc,
mené une politique de changements de régime en
Syrie. La guerre qu’ils ont provoquée en 2011
entre totalement dans cette stratégie.
Par : Afrique-Asie 28/02/17
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