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Ces derniers jours, j’ai été la cible
d’attaques me présentant comme un soutien de
Bachar al-Assad et de Vladimir Poutine et
m’accusant d’insensibilité face à la tragédie
d’Alep. À travers moi, il s’agit de viser
Jean-Luc Mélenchon, candidat à l’élection
présidentielle, attaqué au même moment sur ses
positions dans le dossier syrien. Je me suis
expliqué ailleurs sur
les deux tweets qu’on me reproche.
Je regrette d’avoir choqué en remarquant que la
destruction du principal hôpital d’Alep a été
évoquée à plusieurs reprises dans les médias :
s’il est difficile d’argumenter en 140
caractères, je ne cherchais nullement à nier la
tragédie des civils pris sous les bombes, mais
à dénoncer la guerre de l’information qui double
les hostilités sur le terrain et les
manipulations auxquelles elle donne lieu.
"Invoquer les droits de l’Homme uniquement dans
certaines situations en dévoie le sens"
La mort et la souffrance des civils dans les
guerres, même légitimes, ne peuvent laisser
indifférent. Deux problèmes se posent cependant
: celui de l’indignation sélective et de la
criminalisation de la réflexion. En effet,
d’autres conflits en cours provoquent peu d’émoi
; sans nier les souffrances à Alep ni en excuser
les auteurs, il faut souligner que la couverture
médiatique joue un rôle primordial dans la
naissance des émotions collectives.
L’indignation serait aussi forte devant les
souffrances des civils du Yémen – 10.000 morts,
2,2 millions d’enfants en malnutrition – ou de
Mossoul, si on en parlait autant. Invoquer les
droits de l’Homme uniquement dans certaines
situations en dévoie le sens et en fait un
vulgaire instrument de propagande. Car quand
elle ne passe pas inaperçue, la souffrance des
civils obère au contraire toute possibilité
d’interroger les événements. Pourtant aucune
tragédie ne nous exonère du devoir de comprendre
; au contraire, il faut dépasser le cadre
compassionnel pour s’interroger sur les causes
du drame et rechercher des solutions.
Oui, la couverture médiatique du conflit en
Syrie apparaît orwellienne. Dans 1984,
les trois puissances qui se partagent le monde
sont perpétuellement en guerre ; bien que les
alliances changent constamment, on présente
toujours l’ennemi du moment comme le mal absolu,
effaçant la mémoire de tous les événements
passés qui viendraient brouiller ce scénario. La
présentation des événements syriens suit
précisément ce schéma. À la suite des attentats
de 2001, Al-Qaïda a été désignée comme l’ennemi
et combattue, tout comme plus tard un autre
avatar du terrorisme international, Daech. Nul
besoin d’énumérer les crimes de ces
organisations, commis dans les pays occidentaux,
mais aussi, bien plus massivement, dans les pays
musulmans – 30.000 morts depuis les attentats
de Charlie Hebdo.
"L'hégémonie des djihadistes au sein de la
rébellion est en partie le fruit de l’inaction
de l’Occident"
Mais dernièrement, la couverture du conflit en
Syrie semble frappée de schizophrénie. On
parle parfois de Daech, presque plus jamais
d’Al-Qaïda ; on parle beaucoup de la guerre
menée par Bachar el-Assad ; mais on rapproche
rarement ces deux informations. Certes,
lorsqu’on le fait, le tableau devient moins
simple que celui d’une lutte du bien contre le
mal. Mais ce refus de faire tenir ensemble
toutes les données du problème suit précisément
ce qu’Orwell appelle la “double pensée”.
Est-il criminel de le remarquer et de rappeler
l’autre côté de la réalité, qu’on essaie de
refouler ?
Cette autre réalité, c’est que la ville
d’Alep-Est était tenue principalement par des
djihadistes apparentés à Al-Qaïda ou à Daech.
Les informations indiquant que la rébellion a
depuis longtemps été phagocytée par les
islamistes ne manquent pas ; même si ces
organisations combattent Assad ou Poutine, qui
peut en souhaiter la victoire ? À Alep-Est, les
djihadistes ont fait la même chose qu’ils ont
fait hier à Manbij et qu’ils feront demain à
Mossoul, après-demain à Raqqa : prendre en otage
les populations et s’en servir comme boucliers
humains, pour négocier ensuite une retraite vers
des zones encore sous leur contrôle. Certes leur
hégémonie au sein de la rébellion est en partie
le fruit de l’inaction de l’Occident au début du
conflit, mais on ne réécrit pas l’histoire.
Aujourd’hui, que souhaite l’Europe ? Qui
veut-elle voir l’emporter dans ce conflit, et
comment ? Le mieux serait de voir gagner
l’opposition démocratique, mais cela relève d’un
vœu pieux. Faut-il donc, pour apparaître moral,
renoncer à considérer les solutions, mêmes
imparfaites, qui s’offrent réellement sur le
terrain ?
En refusant de s’intéresser à l’origine des
groupes djihadistes – le salafisme wahhabite –,
la France a accentué son effacement
diplomatique. Depuis des décennies, les
États-Unis instrumentalisent l’islamisme
wahhabite au service de leurs intérêts
géopolitiques. Mais les coupables directs
sont bien l’Arabie Saoudite et le Qatar, qui
financent le djihadisme, et la Turquie, qui lui
offre une base arrière. Tous ces pays sont, à
des degrés divers, des alliés de la France.
Notre gouvernement a donc préféré dénoncer la
Russie, dont l’intervention en Syrie a pourtant
réussi à changer la donne en évitant la prise de
Damas par les islamistes. Sans l’intervention
russe, conduite après le refus de la France et
des Etats-Unis d’une coalition internationale
sous mandat de l’ONU telle que proposée par la
Russie en septembre 2015, Daech serait
maintenant un acteur étatique de premier plan et
aurait fait un grand pas vers la mise en place
de son projet de renouveau du califat. Est-ce
cela que nous souhaitons pour les populations de
cette région et pour le monde ?
"Sans l’intervention russe, Daech serait
maintenant un acteur étatique de premier plan"
La tragédie de la diplomatie française tient à
son inféodation aux États-Unis et aux relations
douteuses qu’elle entretient avec les monarchies
théocratiques du Golfe. Les contrats d’armement
qui la lient à ces pays et les accointances
politiques de nos dirigeants empêchent la France
d’adopter une ligne d’action autonome. Il est
temps que nos responsables expliquent qui notre
pays a armé dans le conflit syrien, avec quelles
armes et avec quel suivi, et qu’ils justifient
le choix des alliances dans lesquelles la France
a été engagée. L’Arabie Saoudite, le Qatar,
la Turquie, les États-Unis ont des intérêts qui
pour beaucoup ne sont pas les nôtres. Ils
ont hautement contribué à la déstabilisation du
Proche-Orient, avec pour résultat l’explosion
des actions terroristes, notamment sur notre
sol, la crise migratoire et l’escalade militaire
qui a conduit aux tragédies telles que celle
d’Alep-Est.
La France doit cesser de s’enfermer dans des
postures dogmatiques et retrouver la diplomatie
de médiation qui a jadis fait sa grandeur. Se
démarquant tant des États-Unis que du Qatar, de
l’Arabie Saoudite et de la Turquie, elle doit
chercher à construire une coalition
internationale sous mandat de l’ONU, capable
d’éradiquer les groupes terroristes. C’est
tout le système d’alliances de la France et sa
vision internationale qui doivent être repensés si
nous voulons contribuer à mettre un terme à la
menace de la guerre et construire la paix, en
Syrie et ailleurs.
Source :
marianne.net
20 Décembre 2016
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